Une maison d'hôtes
à vocation culturelle et spirituelle

UNE HISTOIRE DE FAMILLE…

L’auriez-vous soupçonné ? L’Abbaye doit sa fondation à… saint Jacut.
Jacut, qui ne ressemblait sans doute pas à la magistrale et androgyne statue qui agrémente le parc actuel de l’Abbaye, et son frère jumeau Guéthénoc, seraient nés au Pays de Galles et, chassés par des barbares qui se diront Pictes, Scots et Saxons, auraient débarqué dans la seconde moitié du Vème siècle avec leurs parents, Fracan et Gwen, quelque-part dans la baie de Saint-Brieuc.

Deux autres enfants augmenteront la fratrie : Klervie et Guénolé. Ce dernier est à l’origine de la célèbre abbaye bénédictine de Landévennec dans le Finistère. Quelle (sainte) famille !

Vème SIECLE : FONDATION

Les trois frères Guéthénoc, Guénolé et Jacut sont confiés au sage Budoc, sur l’île Lavret, près de Bréhat, afin de parfaire leur éducation. Au terme d’une formation rigoureuse, les deux aînés arrivent à Landouart, l’actuelle île des Ebihens. Un paysage qui les appelle à une vie pénitente et retirée à la manière celtique. Autour d’eux, une première communauté monastique se constitue. Elle adopte la règle très austère, éphémère aussi, de Saint-Colomban, supplantée au VIIIème siècle par celle de saint Benoît. Celle-ci est officiellement adoptée au monastère en 818.
Les récits légendaires de l’Armorique racontent que le roi Gradlon, père de tous les Bretons, aurait offert la presqu’ile de Landouart à saint Jacut. Il ne réussit pas, néanmoins, à lui conférer la vie éternelle, du moins ici-bas.
Jacut serait mort un 8 février. Il faudrait, pour le retrouver, creuser là où se trouvait, pense-t-on, l’église primitive de l’Abbaye. Son intercession peut intéresser les possédés et les fous. Ses eaux miraculeuses, jaillies de ce que l’on appelle platement de nos jours désenchantés « le-puits-là-au-milieu-de-la-cour » guérirait en plus les rhumatismes. Actuellement, ledit puits alimente la buanderie de l’Abbaye et c’est certainement la raison pour laquelle beaucoup de nos hôtes déclarent volontiers se sentir revivre à l’Abbaye. Ce grand petit saint est fêté le 5 juillet. Et Dieu sait s’il le mérite !

IXème SIECLE : DESTRUCTION

Les Normands mettent le monastère à sac en 878. On croise, et pour cette raison sûrement, encore pas mal de descendants de Guillaume le Conquérant à l’Abbaye. Ils n’y renversent plus les tables, fort heureusement. Mais (re)viennent à l’Abbaye, tranquillement, en vacances. Heureux effet de temps enfin plus pacifiques.
Les précieuses reliques échappent de peu au pillage. Cousues dans des peaux de bête, elles suivent l’exode des moines vers le sud de la Bretagne et se trouvent depuis cette époque reculée à Saint-Jacut-les-Pins, non loin de Redon. Forcément…
Quant à Saint-Jacut-du-Mené, troisième bourg de Bretagne à faire mémoire à l’illustre personnage. Là-bas, point de passage du saint, ni même de morceaux de saint. Saint-Jacut-du-Mené était seulement une possession du monastère.

XIème-XVème SIECLES : RECONSTRUCTION

La guerre un temps écartée, la restauration de la vie monastique s’effectue sous la férule de l’abbé Hinguethen, au XIème siècle. Ce chef relève le monastère de saint-Jacut et le dote de terres qui seront sans cesse objets de convoitise pour les seigneurs des alentours. En 1163, une bulle pontificale reconnaît vingt-sept églises cures à l’Abbaye, jusqu’en Angleterre, à Cambridge. Des arpents assez injustement confisqués quelques siècles plus tard. Il faudra penser les réclamer au futur roi Georges.
Dans un premier temps, le travail manuel était assuré par les religieux eux-mêmes, puis par une myriade de collaborateurs laïcs, hommes de loi et de labours. C’est que les abbés de saint-Jacut dépendent directement du pape et occupent une position éminente dans la France catholique. Ils participent aux conciles, siègent aux états de Bretagne et tranchent même des différends politiques, jusqu’à prévoir les clauses du contrat de mariage d’Anne de Bretagne. Un peu pour rien, certes, car la duchesse devra renoncer à son union avec Maximilien Ier d’Autriche. Localement, les abbés rendent la justice et contribuent à l’essor de la presqu’île : établissement de pêcheries, édification des digues…
Au 15ème siècle, à son apogée, l’Abbaye se présente aussi sous la forme d’un domaine agricole prospère tenu par une communauté de huit moines, issus des familles nobles des environs, et de frères convers occupés aux tâches subalternes et venus… des familles roturières des environs.

XVIème SIECLE : CONTESTATION

L’établissement se trouve bien vite au cœur de la querelle entre pouvoir temporel, incarné par le duc de Bretagne puis le roi de France, et pouvoir spirituel, tenu par la papauté et exercé au quotidien par les moines de l’Abbaye réunis en chapitre.
Le long contentieux porte sur la nomination par le pouvoir politique ou l’élection par le chapitre, du père abbé. L’histoire a retenu cet épisode douloureux sous l’expression de « réforme de la commende ». Des chicanes qui entrainent bien des soubresauts pour l’Abbaye.

XVIIème SIECLE : RECONSTRUCTION

Au XVIIème siècle, l’Abbaye a de nouveau besoin de se relever ou plus exactement d’être relevée. Cette tâche est confiée à Pierre de Francheville, recteur de Combourg et seigneur de Pleslin. Ce dernier confie l’établissement à la congrégation des bénédictins de Saint-Maur qui s’y maintient jusqu’à la Révolution française et à laquelle on doit une expansion architecturale significative de l’Abbaye, dont la rénovation de l’église abbatiale.
Pour en avoir une idée, il ne reste plus aujourd’hui qu’à contempler… la pelouse de l’actuelle cour d’entrée. Ce carré vert dessine à peu près exactement les limites de l’ancien cloître. Les moines mauristes se consacrent à l’étude, à la copie et aux travaux agricoles. Ils continuent l’aménagement foncier de la presqu’île. Ils prêtent une oreille plus qu’attentive au jansénisme.

XVIIIème SIECLE : DISPERSION

En 1790, la congrégation de Saint-Maur décline. Sur place, il ne reste plus que quatre religieux. Le prieur du monastère se fait curé constitutionnel de la paroisse de Saint-Jacut. Le reste de la communauté se disperse.
Le domaine sert de caserne pour les troupes républicaines avant sa vente comme bien national en 1798 pour ensuite, malheureusement,  servir de carrière. Les bâtiments conventuels, l’église abbatiale disparaissent du paysage de Saint-Jacut-de-la-Mer. Un projet de casernement pour douaniers n’a pas de suite.

XIXème SIECLE : TRANSFORMATION

Les sœurs de l’Immaculée-Conception rachètent en 1875 les ruines d’une Abbaye devenue, cette fois, résidence secondaire de bord de mer pour y installer une école gratuite pour les jeunes filles de la région. Immédiatement, elles imaginent la pension estivale de famille, qui subsiste depuis, afin de pourvoir aux frais de scolarité.
Les religieuses de Saint-Méen-le-Grand effectuent à leur tour de grands travaux de rénovation qui ont pour effet d’accroître considérablement les capacités d’hébergement. En 1886, la construction de la Maison principale s’achève. Martenot, architecte de la ville de Rennes, y serait pour quelque chose.

XXème SIECLE : AMPLIFICATION

En 1930, c’est l’Annexe qui ouvre ses portes. Entre temps, l’école s’est retirée de l’Abbaye, lois de laïcisation obligent. Les religieuses abandonnent l’habit dès le début du XXème siècle. Pendant la Première Guerre mondiale, les chambres, spartiates, de l’Abbaye réconfortent des soldats de l’armée belge alliée en convalescence. Des hommes qui retrouvent suffisamment de vigueur pour tracasser au plus haut point la responsable de la communauté d’alors, gardienne comme il se doit de l’excellence morale.
Et l’Abbaye développe progressivement ses propositions, à destination d’abord d’un pieux public féru de retraites spirituelles. Dans un deuxième temps, vers la fin des années 1990, se met en place, sous l’impulsion de la communauté des sœurs installée à l’Abbaye, une programmation culturelle et spirituelle ambitieuse. En parallèle, l’établissement ouvre la possibilité des séjours aux groupes. Pour ce faire, un vaste programme de rafraichissement architectural et décoratif débute en 1980 pour s’achever dans les années 2000 par la construction d’une grande salle de réunion et de conférences.
Le TGV a frôlé entre temps les remparts de Saint-Malo. L’Abbaye en profite. Ses équipes entendent désormais entamer un nouveau cycle de rénovation. Faire et se refaire, telle est, au fond, la morale de cette histoire inachevée.

DEUX MOINES A CONNAÎTRE

DOM GUY-ALEXIS LOBINEAU
(1667-1727)

HISTORIEN BRETON

Né dans une famille de procureurs au Parlement de Bretagne, il fit profession dans l’abbaye de Saint-Melaine de Rennes le 15 décembre 1683. Très appliqué à l’étude, il maîtrisa bientôt le latin, le grec et l’hébreu, et en 1693 fut choisi par Dom Audren de Kerdrel, abbé de Saint-Vincent du Mans, pour remplacer Mathurin Veyssière de La Croze dans l’équipe qu’il avait réunie depuis 1687 pour composer une nouvelle histoire de Bretagne, financée par les États de Bretagne. Après la mort prématurée de Dom Le Gallois en 1695, Dom Lobineau devint le principal responsable de l’ouvrage qui parut en 1707.
Alexis Lobineau caressa jusqu’à la fin de sa vie le projet de continuer son Histoire de Bretagne grâce au matériau déjà accumulé, et il publia même le prospectus de deux nouveaux volumes qui devaient contenir les généalogies des plus illustres familles de la noblesse bretonne ; mais il n’eut pas l’occasion de mettre ce projet à exécution. Il publia toutefois plus tardivement, sur le même chapitre de l’histoire de la Bretagne, un ouvrage intitulé Histoire, ou vies des saints de Bretagne, que l’Église honore d’un culte public, et des personnes d’une éminente piété qui ont vécu dans la même province. Dom Lobineau se chargea de continuer l’ Histoire de Paris, laissée inachevée par son collègue mauriste Dom Michel Félibien. Dom Lobineau s’est aussi signalé par une œuvre de traducteur.
C’est en décembre 1726, après l’achèvement de son travail sur l’Histoire de Paris, que Dom Lobineau se retira dans l’ Abbaye bénédictine de Landouar en Saint-Jacut-de-la-Mer, et il y mourut six mois plus tard, le 3 juin 1727. Une stèle en forme de menhir surmonté d’une croix y a été inaugurée en son honneur, le 3 mai 1886, en présence de l’évêque de Saint-Brieuc et de l’historien Arthur de La Borderie.

DOM LÉGER-MARIE DESCHAMPS (1716-1774)

THÉORICIEN POLITIQUE

Novice à Saint-Melaine (Rennes), étudiant en philosophie, il est affecté en 1747 au monastère de Saint-Jacut où il développe un travail de critique sociale. En 1758, il est nommé procureur du prieuré de Montreuil-Bellay. A Saint-Jacut, il lit Voltaire et se positionne en opposant tant à l’athéisme qu’au christianisme. Il était connu de Helvétius, d’Alembert, Diderot, Rousseau et Voltaire qu’il effrayait par ses théories sociales. Il appartient aux métaphysiciens du 18ème siècle. Dom Deschamps devient le protégé du marquis de Voyer et entretient une correspondance avec les plus grands noms des Lumières.
Il publie anonymement en 1769 des Lettres sur l’esprit du siècle, très critique pour les Encyclopédistes. En 1770, il publie La Voix de la raison contre la raison du temps et particulièrement contre celle de l’auteur du Système de la nature (baron d’Holbach) : il y préconise une mise en commun des biens. En 1939, on a retrouvé ses manuscrits des Observations métaphysiques et les observations morales : c’est la propriété qui fait le malheur des hommes. L’humanité passe par trois états :

  • l’état sauvage ou état de nature,
  • l’état des lois où règne le prince oppressif,
  • l’état des mœurs ou d’égalité dans lequel la propriété sera abolie ainsi que les lois. De même alors, la religion disparaîtra.

Dom Deschamps fut désavoué par ses pairs mais intéressa Rousseau. On le considère comme l’antécédent français de Hegel.